Une main noire, une image controversée, une vieille blessure… et une question essentielle : sommes-nous enfin prêts à nous reconnaître nous-mêmes ?
Il aura suffi de quelques secondes pour réveiller une vieille blessure. Une main noire tendue, un déplacement du pape Léon XIV, une image rapidement relayée sur les réseaux sociaux et, aussitôt, les interprétations se multiplient. Pour certains, la scène est ressentie comme une humiliation. Pour d’autres, elle relève simplement des exigences du protocole.
Difficile, sur la seule base d’une image, de conclure à une intention discriminatoire. Mais impossible également d’ignorer l’émotion qu’elle a provoquée.
Car derrière cette polémique se cache une interrogation beaucoup plus profonde : pourquoi le regard des autres continue-t-il de peser autant sur l’estime que l’Afrique a d’elle-même ?
Et si cette image devait finalement nous pousser à regarder non pas seulement le geste d’un autre, mais notre propre rapport à notre identité ?
Une poignée de main ne peut pas déterminer la valeur d’un peuple
Il faut raison garder.
Une séquence de quelques secondes ne saurait, à elle seule, permettre de juger les intentions d’une personnalité ou de transformer un geste protocolaire en certitude.
Mais l’émotion africaine mérite d’être entendue.
Elle renvoie à une histoire longue, douloureuse, faite de domination, de discriminations et de représentations qui ont souvent présenté le Noir comme celui qui devait être éduqué, civilisé, converti ou validé par un autre avant d’être pleinement reconnu.
Cette mémoire collective explique en partie la force de certaines réactions.
Mais l’Afrique peut-elle continuer éternellement à construire son estime d’elle-même à partir de ce que les autres pensent d’elle ?
La réponse devrait être non.
Car une nation, un peuple ou une civilisation qui attend constamment d’autrui la confirmation de sa valeur reste, d’une certaine manière, prisonnier du regard extérieur.
Le véritable combat est peut-être intérieur
Nous avons beaucoup parlé de décolonisation politique.
Nous avons parlé de souveraineté économique.
Nous parlons désormais de souveraineté énergétique, alimentaire, technologique et financière.
Mais une autre souveraineté mérite d’être placée au cœur du débat : la souveraineté culturelle et mentale.
Comment expliquer qu’un jeune Africain puisse connaître les grandes civilisations étrangères et ignorer l’histoire des royaumes, empires et sociétés qui ont construit son propre continent ?
Comment expliquer que certaines langues africaines soient parfois considérées comme moins prestigieuses que les langues étrangères ?
Comment expliquer que certains héritages culturels soient spontanément associés à l’arriération alors que ce qui vient d’ailleurs est perçu comme moderne ?
La question dérange.
Mais elle doit être posée.
Qui nous a appris à avoir honte de nous-mêmes ?
Le Bénin et le réveil de la mémoire africaine
C’est précisément dans cette réflexion que le Bénin peut apporter une contribution singulière.
Depuis plusieurs années, le pays multiplie les initiatives de valorisation de son patrimoine culturel. Les Vodoun Days en sont devenus l’une des expressions les plus visibles.
L’enjeu dépasse largement la célébration d’un événement.
Il s’agit aussi de permettre à une civilisation de raconter elle-même une partie de son histoire.
Pendant longtemps, le Vodoun a été regardé à travers des représentations extérieures, parfois caricaturales. Aujourd’hui, le Bénin cherche davantage à présenter cette tradition dans sa dimension historique, culturelle et patrimoniale.
Et le message est essentiel :
on peut être moderne sans être amnésique.
On peut construire des infrastructures modernes sans abandonner son patrimoine.
On peut développer son économie tout en protégeant ses traditions.
On peut dialoguer avec le monde sans renoncer à ses racines.
On peut regarder vers l’avenir sans avoir honte de son passé.
Réhabiliter l’Afrique ne signifie pas combattre les autres
Il faut cependant éviter toute confusion.
La valorisation des traditions africaines ne doit pas se transformer en croisade contre le christianisme, l’islam ou les autres religions.
Ce serait tomber dans un autre excès.
Les Africains sont libres de croire, de pratiquer et de transmettre leur foi. Le Bénin, comme de nombreux pays africains, est traversé par une grande diversité religieuse et culturelle.
Cette diversité constitue une richesse lorsqu’elle repose sur le respect mutuel.
Être fier de son héritage ne signifie pas mépriser celui de l’autre.
On peut être chrétien et profondément attaché à son identité africaine.
On peut être musulman et connaître l’histoire spirituelle de ses ancêtres.
On peut se réclamer d’une tradition africaine et respecter ceux qui font d’autres choix.
Le véritable défi est de parvenir à vivre cette pluralité sans complexe.
L’Afrique doit passer de la demande à l’affirmation
Pendant trop longtemps, nous avons attendu.
Attendu que le monde reconnaisse nos civilisations.
Attendu que l’on découvre nos artistes.
Attendu que l’on célèbre nos intellectuels.
Attendu que l’on respecte nos traditions.
Attendu que l’on s’intéresse à notre patrimoine.
Mais le moment est peut-être venu de changer de posture.
Il ne suffit plus de demander la reconnaissance. Il faut créer les conditions de notre propre reconnaissance.
Cela passe par l’éducation.
Par la recherche.
Par les musées.
Par la conservation du patrimoine.
Par la transmission des langues.
Par le cinéma.
Par la littérature.
Par la musique.
Par le tourisme culturel.
Par la numérisation de notre histoire.
Par le financement de nos chercheurs et de nos créateurs.
Et surtout, par une jeunesse à qui l’on donne les moyens de raconter l’Afrique avec ses propres mots.
Car celui qui raconte son histoire participe à la construction de son avenir.
Notre identité ne doit pas être une arme contre l’autre
L’un des pièges serait toutefois de répondre à des siècles de domination par une nouvelle forme de rejet.
L’Afrique n’a pas besoin de devenir anti-occidentale pour devenir africaine.
Elle n’a pas besoin de rejeter ce qui vient d’ailleurs pour valoriser ce qui vient de chez elle.
Elle n’a pas besoin de choisir entre ouverture au monde et fidélité à ses racines.
Elle peut prendre le meilleur de chaque rencontre sans perdre son identité.
C’est même cela qui devrait caractériser une Afrique sûre d’elle-même.
Une Afrique qui apprend des autres, mais qui ne s’efface pas devant eux.
Une Afrique qui coopère, mais qui ne se soumet pas.
Une Afrique qui dialogue, mais qui ne mendie pas.
Une Afrique qui accueille, mais qui sait également ce qu’elle peut offrir au monde.
Et si cette main devenait finalement un symbole ?
Demain, cette image aura probablement quitté les écrans.
Une autre polémique prendra sa place.
Une autre vidéo fera le tour des réseaux sociaux.
Mais la question fondamentale demeurera.
Qui sommes-nous ?
Sommes-nous encore un continent qui attend que les autres lui expliquent sa valeur ?
Ou sommes-nous prêts à nous regarder nous-mêmes dans le miroir et à reconnaître notre histoire, notre culture, nos talents et notre potentiel ?
Cette réponse ne viendra ni du Vatican, ni de Paris, ni de Washington, ni d’aucune autre capitale.
Elle doit venir de nous.
Car la main noire de cette image peut être regardée autrement.
Ce n’est pas seulement une main qui aurait été ignorée.
C’est la main de l’Afrique.
La main de nos agriculteurs.
La main de nos artisans.
La main de nos enseignants.
La main de nos chercheurs.
La main de nos entrepreneurs.
La main de nos artistes.
La main de notre jeunesse.
La main de nos ancêtres.
Cette main n’a pas vocation à être constamment tendue pour demander.
Elle doit être tendue pour construire, créer, transmettre et dialoguer.
L’Afrique n’attend plus son certificat
La dignité d’un peuple ne peut dépendre d’une poignée de main.
Elle ne peut dépendre d’une invitation.
Elle ne peut dépendre d’un regard étranger.
Elle ne peut dépendre d’un certificat délivré par une puissance extérieure.
La véritable révolution africaine commence lorsque nous sommes capables de dire :
« Je peux admirer l’autre sans me mépriser. »
Voilà peut-être la leçon essentielle de cette polémique.
Que cette image nous serve donc de miroir.
Qu’elle nous rappelle que notre histoire mérite d’être connue.
Que nos cultures méritent d’être protégées.
Que nos traditions méritent d’être étudiées.
Que notre jeunesse mérite de connaître ses racines.
Et que l’Afrique peut entrer dans la modernité sans abandonner son âme.
L’Afrique n’a plus besoin de certificat pour exister.
Elle n’a plus besoin de permission pour être fière.
Elle n’a plus besoin de s’excuser d’être elle-même.
Elle doit simplement apprendre à se connaître, à se respecter et à croire davantage en ses propres capacités.
Car le jour où l’Afrique aura pleinement compris sa valeur, aucune image virale, aucune poignée de main manquée et aucun regard extérieur ne pourra définir sa dignité.
Notre valeur ne se négocie pas.
Notre histoire ne s’efface pas.
Notre identité ne se mendie pas.
L’Afrique est là.
L’Afrique se connaît.
L’Afrique se relève.
L’Afrique avance.
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